26/05/2017

Services secrets français en Belgique: un crime d'Etat en 1960

La France doit reconnaître sa responsabilité directe

dans l'assassinat de partisans de l'indépendance algérienne.

  Homicide d'Etat en Algérie

  

http://www.algeria-watch.org/farticle/1954-62/homicide.htm

 

Par NILS ANDERSSON

Nils Andersson, ancien éditeur. Dernier ouvrage: « la Censure en échec » (au sujet des événements du 17 octobre 1961), paru aux éditions la Dispute.

 

Liberation Le jeudi 24 mai 2001


La torture ne doit pas cacher les autres crimes de guerre: les camps de regroupement, les ratonnades ou les opérations spéciales, l'assassinat de personnalités par les services secrets.

Il n'y a pas de guerre propre, de guerre sans bavures ni dérapages dans l'horreur, sans haine ni vengeance, sans cyniques ni psychopathes. Infliger le supplice, qu'il s'agisse d'un acte individuel ou commis dans la griserie de la lâcheté collective, reste inexcusable. Mais la question posée, et à assumer, est celle de la responsabilité des ordres donnés ou couverts, d'où l'importance du débat sur la torture.

L'horreur de la torture ne doit pas cacher, bafouant les lois et les valeurs de la République, les autres crimes de guerre commis pendant la guerre d'Algérie. On ne peut se satisfaire d'une mémoire sélective ignorant qu'il y eut des camps de regroupement, des ratonnades, comme celle du 17 octobre 1961, ou des opérations «homo» (pour homicides), l'assassinat de personnalités par les services secrets.

Or, précisément, sur les opérations spéciales, le silence persiste, alors que celles-ci soulèvent une grave question, celle du terrorisme d'Etat. De telles opérations, il y en eut à l'encontre de responsables du FLN: Aït Ahcène à Bonn et Nouasri à Francfort, Aissiou à Bruxelles et Boularhouf à Rome (attentat tuant un enfant dont le ballon avait roulé sous la voiture piégée), il y en eut à Paris contre l'avocat Ould Aoudia. Mais, au-delà du militant algérien, les opérations « homo » ont également eu pour cible des anticolonialistes.

Le 25 mars 1960, Georges Laperche, un professeur de Liège, favorable à l'indépendance de l'Algérie, est déchiqueté en ouvrant un colis contenant un livre piégé. Deux autres anticolonialistes belges échappent à la mort: pour l'un, le dispositif ne fonctionna pas immédiatement et put être désamorcé, l'autre destinataire fut mis sur ses gardes par l'attentat contre Georges Laperche. Le livre utilisé était la Pacification, paru à la Cité Editeur à Lausanne.

Le 26 mars 1960, un inspecteur de la police de sûreté du canton de Vaud, en Suisse, qui m'avait déjà, à plusieurs reprises, interrogé sur mes activités d'éditeur (réédition de la Question, de la Gangrène, des Disparus, etc.) se présente à mon domicile et me questionne sur la Pacification, dont je suis l'éditeur. Cet ouvrage se veut une somme des faits rapportés dans des livres, des journaux ou des rapports officiels depuis 1954; il se conclut par ces mots de Kateb Yacine, auteur «anonyme» de la postface: « Il n'y a pas de peuples ennemis. »

Si l'interrogatoire a un aspect de routine, les questions sont inhabituelles; il ne s'agit pas de savoir qui est l'auteur, en l'occurrence Hafid Keramane, alors «ambassadeur» du GPRA en Allemagne, quelles sont les sources, ni d'une mise en garde contre une activité portant atteinte à la neutralité de la Suisse, mais de savoir où le livre a été imprimé et les libraires chez lesquels il peut être acheté, ce qui m'avait fait penser à une éventuelle mesure de saisie. Quand l'inspecteur me quitte, je ne connais toujours pas le motif exact de sa visite et je lui en demande donc la raison. Il me répond:«Vous en saurez plus demain en lisant la presse.»

Dès que j'eus connaissance de la mort de Georges Laperche, je demandai à la police quelles informations pouvaient aider l'enquête. Le livre venant de paraître, il était possible de circonscrire les libraires en Suisse, en France ou en Belgique, auprès desquelles les auteurs de l'attentat avaient pu se le procurer. Mais, de fait, hors les destinataires en Belgique (librairies et services de presse) communiqués à la police judiciaire belge, ces informations ne soulevaient aucun intérêt. La raison en était simple, l'assassinat était attribué à la « Main rouge », une émanation des services secrets français. Les chances pour les enquêteurs de retrouver les auteurs du crime se révélaient donc nulles. Les conditions de cette opération«homo» sont aujourd'hui connues, et l'implication du service action du Sdece (1) confirmée par différentes sources, en particulier si l'on analyse le jeu de poupées russes dont use Constantin Melnik, alors conseiller technique auprès de Michel Debré pour les questions de sécurité et de renseignements, dans Un espion dans le siècle (2) et La mort était leur mission (3).

La Pacification, livre plus épais que les témoignages jusqu'ici publiés, se prêtait malheureusement plus que la boîte de chocolat utilisée précédemment, blessant gravement son destinataire mais sans le tuer, à servir de colis piégé. Des exemplaires furent donc achetés dans une librairie de Genève et évidés de leur contenu pour y placer la charge de plastic. Un système de sécurité suffisamment sophistiqué était installé pour éviter que les colis explosent lors de leur acheminement postal, de fausses étiquettes d'expéditeur imprimées (Melnik parle d'une maison d'édition suisse spécialisée dans le tiers-monde (?), d'autres les libellaient au nom des Presses universitaires de France). La bande d'origine du livre: «Nuit et brouillard sur l'Algérie» fut remplacée par une bande portant l'inscription: « Qui ne sait rien, ne peut rien montrer », reprenant la devise des éditions la Cité figurant au dos de la couverture, et, cynique « hommage » aux destinataires, on pouvait aussi lire sur la bande: « Tirage limité, édition numérotée », astuce mensongère, car aucune édition numérotée de cet ouvrage n'a jamais existé.

C'est ainsi que Georges Laperche, citoyen belge, opposant à la guerre d'Algérie, «l'un de ces intellectuels inoffensifs», selon Constantin Melnik lui-même, fut assassiné par les services secrets français. C'est l'honneur d'un pays d'assumer son passé et l'affirmation de Constantin Melnik: « L'opinion publique doit savoir que la "communauté du renseignement" n'est que la servante obéissante du pouvoir politique » (2), nous oblige, au moment où se fait plus pressante la nécessité d'un travail de vérité concernant la guerre d'Algérie, de faire aussi la clarté sur les opérations « homo » qui touchent au plus près à la raison d'Etat et à la responsabilité directe du pouvoir à son plus haut niveau.

  

(1) Service de contre-espionnage, devenu la DGSE en 1982.
(2) Un espion dans le siècle, Plon, 1994.
(3) La mort était leur mission, Plon, 1996.

 

Autres assassinats commis par la France en Belgique:

http://french-atrocities-vs-belgians-may-1940.skynetblogs...

 

 

  

23:26 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |